Pierre Maudet a été l’instigateur de l’opération Papyrus qui a permis de régulariser des centaines de travailleurs sans-papiers à Genève. A l’heure où, frappées de plein fouet par la pandémie, de nombreuses personnes en sont réduites à quémander une aide alimentaire, le chef du Département du développement économique propose de reconduire un dispositif qui protégerait ces personnes en situation irrégulière de tous les abus.
GHI: Nombreux sont les travailleurs sans-papiers plongés dans une profonde précarité à cause de la pandémie et qu’une régularisation dans le cadre de l’opération Papyrus aurait pu protéger…
Pierre Maudet: Oui. Je regrette que ce projet pilote ne se soit pas poursuivi en 2019. Et que son pendant, la lutte contre le travail au noir, n’ait pas été prolongé dans les faits, voire intensifié, car c’était une question de crédibilité à long terme.
– Faudrait-il relancer l’opération Papyrus aujourd’hui?
– C’est au conseiller d’Etat qui a repris ce dossier en main de répondre. Pour ma part, je considère que Papyrus, en tant que réponse pragmatique, humaine et novatrice à la situation personnelle et professionnelle des étrangers sans-papiers mériterait d’être poursuivie. Contrai-rement à ce que certains craignaient, ce dispositif n’a pas créé d’appel d’air. Au contraire, il a permis de normaliser des centaines de travailleurs actifs depuis des années dans l’économie domestique, mais aussi de lutter efficacement contre la sous-enchère salariale et le travail au noir. Le tout en assumant un devoir de protection des personnes en situation irrégulière particulièrement exposées à toutes formes d’abus et en générant au passage 16 millions de rattrapage pour les assurances sociales.
– Quel regard portez-vous sur ces interminables files d’attente de personnes contraintes de solliciter une distribution de denrées alimentaires aux Vernets?
– Je porte un regard inquiet mais lucide sur ce qui est, à l’évidence, non pas une crise alimentaire mais bel et bien une crise sociale en puissance. J’en suis d’autant plus préoccupé que cette détresse ne frappe pas uniquement les travailleurs non déclarés, mais également de plus en plus de working poors, parmi lesquels des familles monoparentales. Les Vernets ont, selon moi, révélé ce qui jusqu’ici constituait la partie immergée de l’iceberg de la précarité à Genève.
– Qu’est-il possible de faire aujourd’hui?
– Il faut aller plus loin que la charité individuelle et la distribution de fonds publics. L’économie privée doit également s’engager. C’est ce que nous avons voulu faire en impliquant les entreprises privées, notamment les enseignes de la grande distribution, qui se sont engagées à participer aux coûts. Il est urgent de mettre en place des mesures de lutte contre la pauvreté, qui passent par une réponse des autorités sur le statut de ces personnes et l’application de sanctions contre le travail au noir.